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Les billets de la rédaction

      • Billet du
      • 25/11/2009
      • Lili, la mob et les tricheurs

          • Ce quartier de Brest sent bon la marine, la royale et la marchande ! On se sent à Recouvrance comme dans les pages d’un roman de Mac-Orlan… Toutes les rues mènent à l’arsenal et l’on y vit encore au rythme des embouteillages des allers-retours au turbin. L’arsouille, c’est aussi et surtout un monde qui tendrait presque à disparaître… Bon, bref… Tout cela pour expliquer, références littéraires à l’appui, que j’aime y trainer pour siroter une mousse… Ou deux.

            L’un des mes bistrots préférés sent bon le diabolo-menthe, même si personne n’ose en boire et comporte même sur le mur, en troisième couche oubliée, une vieille affiche du circuit de l’Aulne. Ce comptoir de formica archi-usé par des coudes de ti-zefs se situe à mi-pente de la rue de la porte. Balzac – pfou, j’vais finir chez Pivot, moi… - y aurait déniché de nouvelles gueules pour sa comédie humaine ! Le gars Louis se pointe tous les jours vers 18 heures. Lili soulève son antique mobylette et dépose sa « bleue » sur une béquille centrale bricolée. Il retire un casque qui fut blanc et qui respecte les normes en vigueur en 1967.

            Ce jour-là, un jeudi, l’homme, rouge de plaisir, débarque dans le zinc en hurlant à la cantonade : « On l’a fait ! » Un tiers du bar ne l’entend pas, plongés qu’ils étaient tous dans les rapports de la 5ème à Longchamp. Un second tiers envisage alors le pire : avec sa bourgeoise, pourvu que Louis n’ait pas décidé de remettre le couvert, d’activer le service trois pièces et d’offrir à la planète un quatrième rejeton… Le premier croupissait à la maison d’arrêt de l’Hermitage suite à un cambriolage qui avait mal tourné : coincé dans un commerce par l’alarme et le blocage automatique des portes, l’ainé, brillant chérubin, avait décidé d’appeler les pompiers pour venir le délivrer… Quelques voitures bleues avaient accompagné les camions rouges dans leur mission de sauvetage. Le second mouflet s’était lancé dans le football et, après quelques essais infructueux, faisaient désormais les beaux jours de l’équipe corpo d’un bar de Lambézellec… Ou plutôt faisait-il les beaux jours du bar d’une équipe corpo de Lambé. Quant au p’tit dernier de Louis et Yvonne, il triplait sa cinquième, se laissait pousser la moustache, chose tout de même assez rare à ce stade d’un cursus scolaire. Seules l’intéressaient les sciences naturelles et les observations à main nue sur certaines camarades de troisième peu regardantes sur l’hygiène corporelle du jeune mâle.

            « On l’a fait ! On a bouffé les rouquins ! » Ouf… Yvonne n’avait pas craqué… Quand il ne crachait pas sur « En Avant de Guingamp » en regrettant le glorieux passé du Brest Armorique, Louis endossait régulièrement la casquette d’adjoint de Domenech. Et, grâce à cette proximité, il s’autorisait quelques conseils et, si nécessaire, en cas de défaite, quelques noms d’oiseaux que je n’écrirai pas ici. Non, n’insistez-pas…

            En 3 secondes, en ce jour de grande excitation, il avale un rouge lim’ et se tourne vers moi ! Lili ne m’a jamais adressé la parole : « Tu vois, toi le journaliste, il faut que tu dises ce soir dans l’poste que la France, elle n’a pas volé sa victoire ! Les géants verts, i’ziront pas en Afrique et pi voilà ! C’est clos et cacheté, on en parle p’us ! »

            Autre pose rouge sans lim’ car il ne faudrait pas abuser des bonnes choses…

            « Et toi, comme ça, tu vas arrêter de nous emmerder avec tes courses cyclistes ! C’est bien simple, avec toi, y’en a que pour le vélo… Le vélo, le vélo… Sport de dopés ! Que des tricheurs…»

            Pause : coude qui se lève et verre qui se vide.

            Et sur ce, Lili, après un énième godet, coupe court à ce dialogue des plus enrichissants : « On l’a fait, vive Raymond, l’Afrique et vive le beau sport, le vrai… Bon, j’vous laisse, j’ai rendez-vous au crédit ! »

            Et la sentence, terrible, tombe, entre la porte vitrée d’un autre temps et la mobylette tout aussi éprouvée : « Tu m’écoutes le journaliste ? Le vélo ? Un sport de tricheurs… Voilà !» Plié en deux, le patron se tient les côtes et pouffe… Je menace cet ancien joueur de première division de district de lui ajuster un bourre-pif ou deux en quittant son rade et en promettant surtout de ne plus y mettre les pieds ! Non mais…

            Et pendant ce temps, Lili gare son antique meule devant l’une des banques de St Pierre. Il lui faut retrouver ses esprits avant le rendez-vous: un débit de 300 euros sur le compte chèque lui empoisonne la vie ; la négociation avec un jeune conseiller financier à cravate s’annonce délicate.

            300 euros, c’est 2873,3 fois moins que la prime de certains qui, grâce à une petite mimine bien ajustée, passeront le début de l’été au soleil. Lili ira en mob à Kerlouan, dans la caravane léguée par le beau-père et il écoutera RMC.

            « Mais le foot, hein, pas le vélo ! Haaaaaaaaa non ! Pas ce sport de tricheurs ! »

            (Soupir...)

            Gurvan Musset