Pour les coureurs comme pour nous, il était vraiment temps que cette grande boucle 2011 débarque sur la plus belle des avenues du Monde pour une ultime bataille dont nous connaissions tous l’heureux lauréat à tête de voyou «made in Isle of Man». Mais ne boudons pas notre plaisir de fan, le Tour de France n’avait connu pareil succès depuis bien longtemps, à une époque où Armstrong n’avait pas encore posé le pied sur une pédale, à un moment où l’on pouvait suivre le Tour sans devoir connaître le Diccionario de la lengua española sur le bout de los dedos.
Et soudain, ce lundi matin, le trou noir... Pas envie de me lever... Goût à rien... Pas glop... C’est bien simple, en ce premier jour d’après Tour, j’ai même jardiné ! C’est vous dire si le désespoir m’a envahi : le traditionnel «TdF Blues». Pendant que mes rejetons retrouvaient le plaisir de traverser la maison autrement que sur la pointe des pieds et en retenant leur respiration, alors qu’ils reprenaient possession de la télé en maudissant un géniteur qui les avait privés de trois semaines de dessins animés, je tentais de reprendre une vie normale et ils essayaient de comprendre un feuilleton avec vingt et un épisodes de retard (oui, car même les jours de repos, je squattais !).
Non pas que la caravane du Tour puisse me manquer... Dans le cadre du boulot, j’ai suivi le grand défilé de juillet entre la Vendée et le Massif Central. Bon sang, quel pied de quitter cet univers de l'embouteillage où vous n’avez jamais le sésame qui va bien, où vous croisez essentiellement quelques «matuvus» qui n’en ont par ailleurs rien à faire du cyclisme pendant onze mois de l’année, où la densité de gendarmes s’avère très nettement supérieure à la normale nationale en période estivale banale, où entre quelques centaines -milliers ?- de voitures de VIP vous apercevez parfois un p’tit bout de coureur... Me croirez-vous si je vous dis qu’en dix jours, je n’ai vu la course en vrai qu’une seule fois ? Et encore, c’était par hasard du côté de Pontorson, derrière deux rangées de pandores.
Mais alors ensuite, quel panard ! La journée qui démarre au p’tit noir en écoutant les brèves de comptoir consacrées bien évidemment au Tour. Place ensuite au direct et au Gégé d’après-course. Puis en soirée, étude approfondie du classement... Le Tour, c’est pas une passion de fainéant, ça vous occupe un bonhomme ! Grâce à un teigneux métis martiniquo-vendéo-alsacien, le grand public a repris la route du Tour. Ajoutez à cela un tenant du titre qui se retrouve en difficulté, quelques belles gamelles, deux ou trois faits divers, un Hollandais volant, une bonne bouille qui l’emporte à l’Alpe d’Huez et vous obtenez un Tour de France inoubliable et surtout populaire ! C’est quand même génial de pouvoir aligner les kilomètres le dimanche en entendant désormais des «Vas-y Thomas» et non pas des «Va donc heeee chaudière !». Le poulet-frites du dimanche sans cocard ni dent cassée, c’est mieux pour la belle famille...
Ce soir, dans le cadre de ma folle tentative de retour à une vie normale, je dîne en ville avec ma chère et tendre, après trois semaines de célibat et même, je dois l’avouer, de tromperie éhontée avec Sony, une grande et belle japonaise totalement plate mais avec tellement de conversation... Le défi est de taille, les règles ont été établies par l’UCI (Union des Couples en Insécurité) et ne souffriront aucune modification. Lors de ce tête à tête, je me dois de proscrire les mots «Tour de France» (ni même grande boucle d’ailleurs), «étape» ou encore «classement général». Quant aux termes «Maillot jaune» et «sprint massif», ils sont prohibés. Idem pour les noms propres «Voeckler», «Rolland» ou «Evans»... Rien de rien... Pas même un petit Hinault à l’apéro, un minuscule Tourmalet en hors-d’oeuvre ou un rapide Cavendish au dessert... Régime sans selle... Que dalle, nada, RIEN ! Attention à la mise hors-course...
C’est à ce prix que, comme beaucoup d’entre vous, je vais tenter de retrouver une vie normale. Vivement l’année prochaine !
Gurvan Musset
PS : 23h36 : retour du restaurant... Bilan médiocre... J’ai tenu une heure et trente-six minutes. Première alerte quand un serveur nous propose un petit jambon de montagne produit à la frontière italienne... Aaargh... On souffle, on respire profondément, on se calme... On dissimule les points rouges qui apparaissent sur les bras...
Autre avertissement quand j’ai absolument souhaité déguster des pâtes avec le homard... Par chance, elle n’a rien relevé... Combattre les habitudes de trois semaines de course... Concentre-toi mon pote, il faut les combattre et changer de régime !!
Rillettes du Mans, blanquette-de-Limoux, tomme noire des Pyrénées, poire de Gap, foie gras de Pau... Même le menu ressemblait à L’Equipe par un beau matin de juillet ! Mais je suis fort et je tiens...
Et j’ai tenu, tout allait bien et je tenais le résultat... Fin de l’étape, heuuuuu pardon du repas... Le sommelier s’approche et nous propose de déguster son vin du mois... Un poil liquoreux, l’idéal pour terminer un repas... Mais quand ce grand couillon nous annonce un vin jaune produit en Australie, mon épouse se lève, hurle, jette sa serviette, crie au complot et quitte la course ! Heuuuu pardon, le resto. Pour ma part, j’ai fini le pinard des antipodes ; non mais ! Pas question d’abandonner en cours d’étape ! Ce soir, je vise le maillot verre et d’ailleurs, j’m’en fiche : j’vais poster la note de taxi à Christian Prudhomme !